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CULTURE

PEAU D'ANE

  • affiche du film Peau d'âne


Peau d'âne est un film musical français de Jacques Demy, sorti en 1970 et inspiré du conte de Charles Perrault, paru en 1694.

Le film reprend l'intrigue traditionnelle du conte : une princesse forcée d'épouser son père fuit son royaume en se dissimulant sous une peau d'âne. Suscitant l'hostilité par son déguisement, elle parvient à conserver son secret jusqu'à sa rencontre fortuite avec le prince d'un château voisin. Une fois leur amour avoué et l'identité de la princesse révélée, les noces des deux jeunes gens sont célébrées dans l'harmonie retrouvée. À cette histoire merveilleuse, le réalisateur apporte une esthétique « pop » caractéristique des années 1960 mais encore inédite dans le cinéma français.

Cette troisième collaboration entre Jacques Demy et Catherine Deneuve permet au réalisateur de réaffirmer la force et la singularité de son univers cinématographique, ce « Demy-monde » qui mêle références féériques et poétiques, et à l'actrice de gagner un nouveau rôle de beauté iconique.

Considéré comme un film culte grâce à l'audace de ses thèmes et de son parti pris visuel, ainsi qu'à sa musique signée Michel Legrand, Peau d'âne constitue le plus grand succès au box-office de Jacques Demy.

Il a été restauré en 2003 et en 2014 sous la houlette de la cinéaste Agnès Varda, compagne du réalisateur.



Synopsis

Il était une fois… un roi (Jean Marais), qui jouit d'un grand prestige auprès de ses sujets et voisins, et qui est marié à la plus belle et vertueuse des reines. Tous deux vivent en harmonie avec leur unique fille (Catherine Deneuve), et la prospérité du royaume est continuellement assurée par l'âne fabuleux qui habite leurs écuries et dont les déjections surnaturelles délivrent pierres précieuses et pièces d'or. Mais cet équilibre est rompu par le malheur : la reine se meurt de maladie. La raison d'État exigeant un héritier mâle, sur son lit de mort, elle fait promettre à son mari de ne prendre comme nouvelle épouse qu'une femme plus belle qu'elle. Les efforts des ministres pour trouver une princesse à la hauteur de la défunte reine restent vains, jusqu'à ce qu'ils admettent que seule la fille même du couple royal peut se prévaloir d'une telle beauté. Bien qu'un tel projet constitue un inceste, le roi décide de l'épouser, encouragé en cela par ses conseillers.

Il fait venir auprès de lui sa fille, qu'il avait rejetée depuis la mort de son épouse et qui s'était jusque-là divertie en chantant l'amour dans un jardin du palais (Amour, Amour). Il lui lit des vers qu'il sélectionne dans des recueils des temps futurs, puis la demande en mariage. La Princesse s'inquiète tout d'abord d'un tel dessein, mais entretient des hésitations, sensible à l'insistance de son père et à l'amour qu'elle-même lui porte. Elle rend alors visite à sa marraine, la Fée des lilas (Delphine Seyrig), pour obtenir son conseil. Celle-ci, malgré un comportement curieux laissant entendre que sa relation avec le Roi est tendue, lui apprend à distinguer les amours : si l'on aime ses parents, on ne les épouse pas (Les Conseils de la Fée des lilas). Guidée par cette dernière, la Princesse tente, sans contredire son père, de le dissuader de son projet en lui demandant tour à tour trois présents apparemment irréalisables : des robes d'une extrême complexité de confection, l'une couleur du Temps, l'autre couleur de Lune.

Les scènes de la forêt et de la chaumière de Peau d'âne sont tournées aux alentours du château de Neuville, dans les Yvelines.

En dépit du coût et de la brièveté des délais accordés, le Roi accède à ses requêtes. La Princesse se résout alors, toujours conseillée par sa marraine, à demander à son père un immense et ultime sacrifice : la peau de l'âne banquier, celui-là même qui fait la richesse du royaume. Contre toute attente, et après avoir reproché à sa fille de faire trop de caprices de coquetterie, le Roi accepte. Effarée par la dépouille de l'animal et ne pouvant plus se dérober devant son père, la Princesse désespérée s'enfuit du château familial, cachée sous la peau de l'âne et munie de la baguette magique que lui a prêtée sa marraine la Fée. Lorsque les chevaux qui tirent son carrosse, devenu charrette au long du voyage, s'arrêtent d'eux-mêmes en pleine forêt, la jeune fille qui a désormais l'apparence d'une gueuse s'enfonce dans les bois. Logeant dans une misérable hutte au fond d'un bois et travaillant comme souillon pour une vieille femme, elle doit affronter l'hostilité et les moqueries des habitants d'une ferme à proximité (Les Insultes).

Dans le royaume où l'héroïne s'est établie se trouve un prince charmant (Jacques Perrin), qui languit après un amour qu'il n'a pas encore trouvé (Chanson du Prince). Alors qu'il erre dans les bois, une rose lui souffle de persévérer dans sa quête. Suivant ses conseils, il découvre non loin dans une clairière une cabane en piteux état, celle de Peau d'âne, et aperçoit la jeune fille par une lucarne. Se croyant seule en son logis, celle-ci a alors revêtu ses atours de princesse. Il en devient immédiatement amoureux et, de retour dans son château, tombe malade d'amour. Ses parents, alertés de son état, ne voient goutte au comportement de leur fils ; mais le Roi rouge (Fernand Ledoux) comme la Reine rouge (Micheline Presle) ne souhaitent que l'aider dans sa quête d'amour.

Le Prince demande alors à sa mère que celle que tous dénomment « Peau d'âne » lui prépare un gâteau. La jeune fille accède à sa requête et lui confectionne un « cake d'amour », dans lequel elle glisse discrètement un présent : un anneau d'or digne des parures qu'elle avait revêtues le jour où le Prince l'avait aperçue (Recette pour un cake d'amour). Celui-ci manque cependant de s'étouffer sur la bague, en dévorant le gâteau ; en attendant que ses proches soient rassurés et le laissent seul, il la dissimule, heureux de ce signe. Il ressort alors la bague et, dans un rêve, fait enfin la rencontre de la Princesse. Tous deux s'avouent mutuellement leur amour et expriment leur désir de vivre ensemble, libérés de leurs parents et de toute contrainte (Rêves secrets d'un prince et d'une princesse)

C'est avec, en fond, les imposants escaliers à double-hélice de Chambord que sont tournées les scènes dans la chambre du Prince et de l'essayage de la bague.

Sorti de ce doux songe, le Prince fait annoncer au château qu'il épousera la fille du royaume au doigt de laquelle la bague ira parfaitement. Une frénésie s'empare alors de la population féminine, certaines allant même jusqu'à essayer des potions et autres concoctions réputées magiques dans l'espoir d'adapter leur doigt à la bonne taille (Le Massage des doigts). Une séance d'essayage est organisée pour toutes les femmes du royaume, qui se présentent dans l'espoir de se révéler être l'élue. Défilant par rang social, elles ont droit à un essai chacune, mais la séance s'éternise et le Prince se lasse. Lorsque la procession prend fin, l'anneau ne s'est glissé à aucun doigt.

Le Prince pense alors à convoquer la dernière jeune fille du royaume, la souillon Peau d'âne, qui était reléguée aux cuisines, et celle-ci arrive ; à la stupéfaction générale, l'anneau s'ajuste parfaitement à son doigt. Elle laisse alors glisser sa peau d'âne et apparaît dans toute sa splendeur dans sa robe couleur du Soleil, provoquant l'émerveillement de tous. Les noces s'ensuivent : la Princesse épouse le Prince sous l'œil bienveillant de leurs familles, y compris du Roi bleu, qui se rend au mariage en hélicoptère en compagnie de la Fée des lilas. Cette dernière révèle alors à sa filleule que « tout est arrangé » et qu'elle-même épousera le Roi. La cérémonie se poursuit, et alors que défilent les invités prestigieux accourus de toutes parts, la page du conte se referme.

Le film s'achève sur les derniers vers du conte original :
« Le conte de Peau d’âne est difficile à croire,
Mais tant que dans le monde on aura des enfants,
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire. »


  • Jacques Demy
    Jacques Demy


  • Peau d'âne
    Catherine Deneuve

Fiche technique

  • Titre : Peau d'âne
  • Réalisation : Jacques Demy, assisté d'Alain Franchet et Jean Lefèvre
  • Scénario, dialogues et paroles des chansons : Jacques Demy, d'après le conte de Charles Perrault
  • Décors : Jim Leon, réalisés par Jacques Dugied
  • Costumes : Agostino Pace et Gitt Magrini, réalisés par Tirelli (à Rome) et Maria Gromstseff (à Paris) ; la peau de l'âne et les masques d'animaux sont l'œuvre de l'atelier d'Hector Pascual
  • Maquillages : Alex et Éliane Marcus, Monique Archambault
  • Coiffures : Carita et Alexandre de Paris, réalisées par Janou Pottier et Renée Guidet
  • Photographie : Ghislain Cloquet, assisté d'Alain Franchet et Yves Agostini
  • Son : André Hervée, assisté de Gérard Manneveau
  • Musique : Michel Legrand
  • Montage : Anne-Marie Cotret, assistée de Christiane Gratton
  • Chorégraphie : Nicole Dehayes
  • Production : Mag Bodard
  • Sociétés de production : Parc Film, Marianne Productions (Paramount Pictures)
  • Sociétés de distribution : Cinema International Corporation (1970), Ciné-Tamaris (2003 et 2014)
  • Budget : 5 000 000 francs
  • Pays d'origine : France
  • Langue : français
  • Format : couleurs - 35 mm - 1,66:1 - son monophonique d'origine (Dolby stéréo pour la version restaurée)
  • Genre : conte musical
  • Durée : 85 minutes
  • Dates de sortie :
    • France : 16 décembre 1970 au cinéma Normandie Champs-Élysées ; 22 octobre 2003 (1re version restaurée) ; 2 juillet 2014 (2e version restaurée)
  • Peau d'âne

Distribution

  • Catherine Deneuve : la Reine bleue / la Princesse / Peau d'âne
  • Delphine Seyrig : la Fée des lilas
  • Jacques Perrin : le Prince
  • Jean Marais : le Roi bleu
  • Micheline Presle : la Reine rouge
  • Fernand Ledoux : le Roi rouge
  • Pierre Repp : Thibaud, l'intendant
  • Sacha Pitoëff : le Premier ministre
  • Henri Crémieux : le chef des médecins
  • Jean Servais : le narrateur
  • Gabriel Jabbour : le chef des tailleurs
  • Sylvain Corthay : Godefroy
  • Patrick Préjean : Allard
  • Louise Chevalier : la « Vieille »
  • Georges Adet : le savant
  • Jean-Marie Bon : le cocher
  • Romain Bouteille : le charlatan
  • Gabriel Cinque : le messager
  • Guy Davout, Michel Delahaye, Michel Mardore, Domergue Regor : les ministres
  • Paul Bonifas, Jean Daniel, Lucien Frégis, Pierre Risch : les médecins
  • Simone Guisin : la duchesse Antoinette du Ligier de La Garde
  • Sophie Maire : la princesse de Monthion
  • Valérie Quincy : la duchesse Girard de Saint-Armand
  • Annie Savarin : la princesse Pioche de La Vergne
  • Annick Berger : Mlle Nicolette
  • Laurence Carile : Mlle Tristounette
  • Martine Leclerc : Mlle Gauthier
  • Sonia Reff : Mlle Ripincelle
  • Geneviève Thénier : la jeune fille dans l'appentis
  • Dorothée Blanck : la jeune fille dans la chambre
  • Andrée Tainsy : la mère
  • Christine Aurel, Marion Loran, Vanina Michel : jeunes filles dans la grange
  • Catherine Géniat, Maud Rayer : filles de cuisine
  • Jean Degrave : un laquais
  • Bernard Musson : un huissier
  • Jean Valière : le deuxième cavalier
  • Rufus : un valet de ferme
  • Yves Pignot : un paysan (non crédité)
  • Coluche : un paysan qui se moque de Peau d'âne avant de tomber dans l'auge à cochons (non crédité)
  • Rosalie Varda : la baronne dans la file des prétendantes / une fermière
  • Annie Maurel : la rose (non créditée)
Interprètes des chansons
  • Anne Germain : la Princesse / Peau d'âne
  • Jacques Revaux : le Prince
  • Christiane Legrand : la Fée des lilas
  • Michel Legrand et Jacques Demy : diverses voix chantées

Production

Genèse : des racines profondes Après quelques années passées aux États-Unis, entre 1967 et 1969, durant lesquelles il réalise Model Shop avec le soutien financier de la compagnie Columbia, Jacques Demy souhaite tourner un film inspiré de la culture française et en particulier de ses contes de fées et de leur merveilleux, qui lui inspirent « une très grande joie6 ». Dès les années 1950, il a établi le script d'une hypothétique adaptation de La Belle au bois dormant, qui ne donne pas de suite ; mais les films qu'il réalise au début des années 1960, Lola (1961) et Les Parapluies de Cherbourg (1964), font déjà référence aux contes de fées et jouent avec leurs codes.

Parmi les œuvres du conteur français Charles Perrault, c'est Peau d'âne que Demy sélectionne, pour son étrangeté. Sa compagne et collègue cinéaste Agnès Varda, qui était partie avec lui et l'avait accompagné dans son projet de film américain, explique plus tard ce choix par l'originalité de l'histoire (« C’est très bizarre, ce père qui veut épouser sa fille, qui s’obstine comme ça et elle qui se cache dans une peau d’âne. Jacques aimait beaucoup ce conte. ») et par sa complexité (« Nous convenions que Peau d’âne était de loin le conte le plus complexe »). Demy apprécie cette histoire de longue date, l'ayant montée dès l'enfance dans son propre théâtre de marionnettes, de même que Cendrillon et d'autres contes des frères Grimm ou d'Andersen : « Autrefois, avant, quand j'étais enfant, Peau d'âne me plaisait particulièrement. J'ai essayé de faire le film dans cette optique, par mes yeux, comme ça, quand j'avais sept ou huit ans. »

Il le cite dès 1962 comme l'un des scripts sur lesquels il travaille ; il envisage à l'époque dans les rôles-titres Brigitte Bardot et l'Américain Anthony Perkins, qui tourne alors beaucoup en Europe. Les deux acteurs donnent leur accord mais le devis du projet est trop élevé pour un cinéaste alors presque inconnu. Le triomphe des Demoiselles de Rochefort, en 1967, changera la donne. À la date où Demy relance son projet, le conte n'a encore bénéficié que d'une seule adaptation portée sur grand écran par Albert Capellani en 1908. Ce court-métrage muet en noir et blanc reprend le canevas d'une féerie créée en 1838 au théâtre de la Porte-Saint-Martin et qui connut un grand succès populaire tout au long du XIXe siècle, mais pour lequel les auteurs, Émile Vanderburch et Laurencin, avaient modifié l'intrigue afin de ne pas y inclure la dimension de l'inceste : si la Princesse devait y porter une peau d'âne, c'était pour châtier sa coquetterie et non plus pour échapper aux yeux de son père. Le scénario de Demy est ainsi le premier à respecter la thématique problématique du conte original, que le réalisateur réutilisera par ailleurs dans son ultime film, Trois places pour le 26 (1988). Riche de son expérience américaine, une certaine désinhibition gagne peut-être Demy, qui tend alors vers plus d'audace au regard de la production cinématographique française traditionnelle. « Ma vision de l'Amérique est celle d'un monde criard, baroque, où la notion de goût, ce bon goût français qui nous a été inoculé comme un vaccin, n'existe pas. Le mauvais goût américain m'a transporté, je l'ai adoré... », témoigne le réalisateur, il souhaite également se débarrasser de l'étiquette « pastel » généralement attachée à ses films par les spectateurs, en particulier depuis la sortie des Demoiselles : il tient à « essayer de faire simple et vrai comme furent Les Parapluies plutôt que Rochefort ».

Développement
La productrice Mag Bodard (ici en 1972) avait déjà collaboré aux précédents films musicaux de Demy, pour lesquels réunir des financements n'avait pas été aisé.

Loin de lui reprocher l'échec commercial de Model Shop, sorti en 1969, les producteurs américains de Demy lui proposent de diriger un nouveau film aux États-Unis, A Walk in the Spring Rain, avec les deux stars que sont Ingrid Bergman et Anthony Quinn. Demy laisse finalement sa place à Guy Green : « j'avais surtout envie de rentrer en France pour y faire Peau d'âne que j'avais déjà en tête depuis un moment. Mag Bodard [productrice française] était venue me voir à Hollywood pour me dire qu'elle avait le financement, que Catherine [Deneuve] voulait le faire. J'ai un peu hésité et je me suis dit que si je continuais dans cette voie, ce n'était pas celle que j'avais choisie puisque je préfère écrire les sujets que je réalise. Si j'entrais dans le système hollywoodien, il me conviendrait peut-être, mais je n'en étais pas sûr ».

Porté par le triomphe des Demoiselles de Rochefort, Demy avait en effet ressuscité dès 1968 l'idée de Peau d'âne, qu'il avait proposée à son interprète principale, Catherine Deneuve. Auréolée de gloire, l'actrice est devenue à l'époque une icône, et son intérêt pour le projet est un atout pour la mise en chantier du film, dont le scénario et les chansons sont déjà écrits, tout comme la musique composée par Michel Legrand. Cela permet à la productrice Mag Bodard de s'attacher les soutiens financiers qui lui manquaient après le refus de la Columbia. Malgré les efforts conjugués de Bodard et de Deneuve, laquelle accompagne Demy à New York pour tenter de convaincre le producteur Stanley Schneider, un des pontes de la Columbia, celui-ci n'a en effet pas accepté de s'engager sur un film catalogué « pour enfants ». Mag Bodard, qui n'en est pas à sa première difficulté pour produire les films musicaux de Demy, trouve finalement un accord avec Marianne Productions, filiale française de la Paramount (Peau d'âne sera cependant le dernier film de Demy qu'elle produira).

« Comme les autres filles, j’aimais les histoires de fées et de sorcières, de rois et de princesses, de perles et de crapauds. Lorsque j’ai lu le scénario de Peau d’âne j’ai retrouvé les émotions de ma lecture d’enfance, la même simplicité, le même humour, et, pourquoi ne pas le dire, une certaine cruauté qui sourd généralement sous la neige tranquille des contes les plus féériques. »

Des coiffures sophistiquées avec postiches sont élaborées pour la Princesse sur l'exemple des peintures italiennes de la Renaissance auxquelles songe Demy, comme La Belle Princesse.

La préparation du film va s'étaler sur « six à huit mois », non sans quelques problèmes de budget (voir plus bas). Les costumes (à l'exception de ceux des figurants qui sont loués) sont imaginés par Agostino Pace, sous l'étroite supervision de Jacques Demy. À l'époque, l'artisan est très pris par ses engagements de costumier et de décorateur au théâtre, et ne peut se libérer qu'une quinzaine de jours pour se rendre au domicile du réalisateur à Noirmoutier, où il n'a le temps de réfléchir qu'aux costumes. Tandis qu'il dessine, Demy l'interrompt tous les quarts d'heure pour évaluer son travail et le recentrer dans ses essais26. C'est de cette courte mais intense collaboration qu'émerge l'idée de scinder les deux royaumes en deux couleurs : « On va faire comme les enfants », propose Pace, profitant de la liberté enfantine que procure la conception d'un tel film.

Avec l'aide de la costumière Gitt Magrini, qui élabore les costumes depuis l'Italie puisque lui-même ne peut assister au tournage, il s'inspire des modes du temps de Charlemagne et de la Renaissance. La barbe du Roi rouge est d'ailleurs parsemée de fleurs, rappelant le surnom de Charlemagne, « l'empereur à la barbe fleurie ».

Les robes de la Princesse et de la Reine sont de style Louis XV mais offrent certaines références à l'œuvre de Walt Disney (pour une analyse de la collerette, voir plus bas), et les quatre costumes du Prince de style Henri II. Les tenues de la Fée des lilas, en revanche, mêlent glamour hollywoodien, avec un déshabillé vaporeux, et éléments plus classiques de la mode à la Cour, comme une collerette. Les trois robes (couleur du Temps, couleur de Lune et couleur de Soleil) que la Princesse demande à son père, sur les conseils de la Fée, constituent le morceau de bravoure des costumiers. Particulièrement lourdes, tout comme la peau de l'âne, elles rendent difficiles les déplacements de Catherine Deneuve dans les « escaliers interminables du château de Chambord », si bien que pendant le tournage des tabourets sont passés directement sous ses jupons pour qu'elle puisse se reposer. Habituée des tournages avec Demy, l'actrice tient bon : « Mais ces difficultés [l'inconfort des costumes] n'intéressaient pas Jacques [Demy]. Pour lui, c'était comme si un danseur était venu se plaindre de ses pieds en sang ou de son dos cassé. Ça n'avait pas de rapport avec le film lui-même, alors pourquoi en parler ? »

Le « costume d'âne » est une question délicate que Jacques Demy ne tient cependant pas à éluder.

Hector Pascual et son atelier sont responsables des costumes animaliers. Pour les masques d'animaux du Bal des chats et des oiseaux, Jacques Demy a en tête les travaux fantasmagoriques qui ont fortement influencé les surréalistes et Jean Cocteau, de l'artiste et décoratrice de théâtre Leonor Fini, qu'il a rencontrée en novembre 1969. La peau d'âne éponyme est, quant à elle, authentique, selon les souhaits du réalisateur. La dépouille originale provient directement d'un abattoir et pose des problèmes de lourdeur et d'odeur ; il lui faut être grandement nettoyée et retravaillée avant d'être portée par Catherine Deneuve, à qui est cachée sa provenance. L'intérieur est fait de papier de nylon recouvert de peinture. C'est encore Hector Pascual qui est chargé de sa retouche : « Il avait fallu retravailler la peau. Telle quelle, il y aurait eu des vers vivants. [...] Il fallait que je la réadapte. Quand on enlève la peau d’un animal, elle reste « vivante », organique. Je me souviens de l’avoir doublée quatre ou cinq fois. Jacques Demy m’avait dit : « Ne dis rien à Catherine [Deneuve] ! », sinon elle ne l’aurait jamais portée. » C'est finalement la peau qui est choisie pour faire la promotion de Peau d'âne sur l'affiche française, au lieu des robes somptueuses qui peuvent apparaître dans les affiches internationales du film.

Les maquettes de préparation pour les décors sont élaborées par l'artiste Jim Leon, « supporter inconditionnel de l'art onirique du XIXe siècle ». Faute de moyens, Demy a en fait dû renoncer à engager son collaborateur habituel, le décorateur Bernard Evein, et Agostino Pace n'a pas le temps de s'y consacrer. C'est ainsi que Jim Leon est engagé par le réalisateur, rencontré à San Francisco, après lui avoir montré comme travaux une sérigraphie de papillon et un dessin érotique évoquant notamment Alice au pays des merveilles. Il imagine en tout 28 maquettes pour Peau d'âne, ainsi que le paravent dans la salle du trône et l'affiche utilisée pour la promotion du film, fameuses représentations psychédéliques.

  • Peau d'âne
    Jean Marais

Le reportage d'Agnès Varda

Lors des visites d'Agnès Varda sur le tournage, celle-ci prend soin de filmer les coulisses. C'est l'occasion d'immortaliser, pour les séquences dans le Val de Loire, la visite d'illustres amis de Jacques Demy et confrères de la scène parisienne. Les images présentent ainsi sur la pelouse de Chambord le cinéaste François Truffaut, qui connaît bien Demy qu'il a rencontré sur plusieurs tournages et Catherine Deneuve pour l'avoir déjà dirigée l'année précédente dans La Sirène du Mississipi et avoir entamé une liaison avec elle. Le chanteur Jim Morrison, icône des années 1960, se rend également à Chambord accompagné de son ami Alain Ronay, avec qui il a fait des études de cinéma et qui fera de nombreuses photos du tournage, et de Varda elle-même, chez qui il vient de passer plusieurs jours à Paris. Ils prennent le train depuis la capitale puis une voiture à Orléans afin de rejoindre le château. Se montrant discrète sur le tournage, la vedette signe néanmoins un autographe pour Duncan Youngerman, le jeune fils de Delphine Seyrig. Rosalie Varda, qui n'avait que douze ans à l'époque et apparaît dans le court-métrage, se souvient aussi des deux rôles de figurante qu'elle interprète : celui d'une prétendante parmi les princesses qui essaient la bague de Peau d'âne auprès du Prince, mais aussi celui d'une petite fermière dans la cour du château de Neuville. Elle observe de loin le personnage interprété par Catherine Deneuve trimer dans la cour de la ferme : une scène difficile à jouer, à cause de l'inconfort des costumes (les sabots, les lourds seaux à porter), de la forte chaleur et de la pestilence du fumier.

La musique de Michel Legrand

Michel Legrand (ici en 2008) a composé la musique de presque tous les films de Demy, y compris ses deux précédents films musicaux.

L'importance et la recherche d'une utilisation originale de la musique dans les projets à venir de Demy se précisent dès 1963. Dans un entretien avec Denise Glaser, il fait part de son désir de réaliser un film « en chanté » (c'est-à-dire entièrement chanté), ce qu'il accomplira l'année suivante avec Les Parapluies de Cherbourg, dont il écrit les paroles sur une musique de Michel Legrand, collaborateur attitré de Demy depuis son premier long-métrage (Lola, en 1961). Le duo récidive en 1967 avec un hommage à la comédie musicale américaine, Les Demoiselles de Rochefort.

Peau d'âne est la première incursion du compositeur dans le genre du merveilleux et Demy le conforte dans sa première idée de mélanger des styles volontairement contrastés (baroque, jazz et pop) « pour faire naître la féérie ». Pour le compositeur, « la convergence de toutes ces influences [les partis pris visuels et musicaux] aboutit à un temps imaginaire, à un entre-deux temporel. » En incorporant au motif classique de la fugue des rythmes et des instruments plus modernes (comme les instruments électroniques), Legrand souhaite en effet se démarquer des thèmes médiévaux utilisés précédemment par d'autres films, tels Les Visiteurs du soir de Marcel Carné (1942). « D’emblée, je donne à Peau d’âne une espèce de symétrie, en l’encadrant par deux grandes fugues, l’une en ouverture, l’autre en clôture : la première sur le motif de la recherche de l’amour (Amour, Amour), la seconde sur celui de l’amour trouvé (Rêves secrets). »
— Michel Legrand De même que dans les précédents films de Jacques Demy, les acteurs principaux sont doublés pour les chansons. Catherine Deneuve et Jacques Perrin sont respectivement doublés, comme dans les Demoiselles de Rochefort, par Anne Germain et Jacques Revaux. Delphine Seyrig est doublée par Christiane Legrand, bien que l'actrice ait également enregistré la chanson de la Fée des lilas.

Lors d'une interview, Michel Legrand, qui a son brevet de pilote, évoquera une excursion en avion au-dessus du château de Chambord avec Jacques Demy, quelques semaines après la sortie du film, durant laquelle les deux « demy-frères », comme ils s'appellent66, chantent à tue-tête les musiques imaginées pour Peau d'âne.

Bande originale

Isabelle Aubret a réenregistré les principales chansons du film en 1970 pour un 33 tours intitulé Isabelle Aubret raconte Peau d'âne.

Un premier 33 tours sort en 1970 : Isabelle Aubret raconte Peau d'âne (disques Meys, réf. 30005), dont est extrait un 45 tours comportant deux chansons interprétées en duo par Isabelle Aubret et Michel Legrand, Rêves secrets d’un prince et d’une princesse et Conseils de la Fée des lilas (disques Meys, réf. 10026).

Un 45 tours réunissant deux extraits de la bande sonore du film, Recette pour un cake d'amour et Conseils de la Fée des lilas, sort quelques mois plus tard chez Pathé Marconi ainsi qu'un 45 tours produit par Michel Legrand et comprenant la Chanson du Prince et Amour, Amour, interprétées respectivement par Jean-Pierre Savelli et Angela (Productions ML, réf.45.542).

En 1994, Play Time / FGL sort pour la première fois en CD l'intégralité de la musique du film, chansons comprises. Lors de sa ressortie de 1996, cet album est complété par 5 titres inédits en CD, dont les deux enregistrés par Isabelle Aubret en 1970.

  • Peau d'âne
    Delphine Seyrig et Catherine Deneuve


  • Peau d'âne


  • Peau d'âne


  • Peau d'âne
    Jacques Perrin


  • Peau d'âne


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